Par le fer ou le poison

Préface

Chère Juliette Benzoni,

Il m’a suffi de tourner un bouton, un soir, pour faire votre connaissance. Il est vrai que c’était à la télévision, où vous affrontiez les questions redoutables de Pierre Sabbagh, pour d’ailleurs en triompher avec une aisance qui me laissa émerveillé. Il s’agissait de la Renaissance italienne, et nul Français ou Française au monde, j’en suis assuré, ne montra autant de science sur ce sujet exaltant, mais difficile.

C‘est une femme de la Renaissance, encore, qui me fit vous connaître autrement que par le petit écran : Catherine Sforza. Pour la revue d’histoire que je dirigeais alors, vous me proposiez des recettes de beauté. Dieu sait si elles alléchèrent nos lectrices!

Et puis un jour, vous avez bien voulu m’adresser votre premier roman historique. Il s’agissait d’une certaine Catherine, bien séduisante, qui nous plongeait en plein Moyen-Age. Grâce à vous, j’ai suivi Catherine au long de brûlantes aventures, et pendant cinq volumes. D’un saut, avec Marianne, vous m’avez conduit au temps de Napoléon. Et derechef, je vous ai lue sans songer un instant à me dérober. Avec passion.

C‘est que vous avez un secret, chère Juliette. Toute votre formation vous conduisait vers l’histoire, mais votre tempérament d’écrivain vous prédisposait, partant de faits réels, à la recomposer, cette histoire, au gré de votre imagination. Elle m’apparaît fabuleuse, cette imagination, et pourtant comme vous savez la discipliner! Vous prenez la place de vos héroïnes et aussi bien de vos héros. Avec eux, vous sentez, vous agissez, vous aimez, vous souffrez. Leurs sentiments, les documents d’histoire souvent trop secs ne nous permettent, la plupart du temps, que de les deviner. Vous, vous précisez des contours qui n’étaient qu’esquissés.

Votre secret, c’est que vous allez plus loin – mais que vous savez ne pas aller trop loin.

Je sais comment vous travaillez, comment vous vous préparez. Je sais que vous avez passé cinq années à réunir la documentation de Catherine. Que vous avez dépouillé plus de trois cents ouvrages, constitué des centaines de fiches. Certes, dans le cadre de l’histoire, vous introduisez des personnages fictifs. Mais c’est là le privilège, parfaitement légitime, du romancier historique. Ce que l’historien le plus strict

doit vous reconnaître, c’est la volonté de peindre les personnages réels, eux, tels qu’ils furent, et de les faire évoluer dans un cadre parfaitement authentique. Pour vous reposer de vos grandes fresques, vous vous êtes attachée, dans le présent livre, à des histoires plus brèves. Ce qui ne veut pas dire que leur intérêt soit moindre. Je trouve, dans chacun de vos récits, une belle intensité que, parfois, je me prends à regretter que vous ne leur ayez pas consacré un livre entier. Mais non, c’est vous qui avez raison.

La nouvelle est un art. Ici, vous nous proposez des nouvelles historiques et, si nous avons l’impression parfois de rester un peu sur notre soif, c’est parce que vous racontez mieux que personne.

Vous êtes une grande admiratrice d’Alexandre Dumas. Vous voyez en lui votre maître. Vous suivez la même voie que lui :  vous aidez à faire aimer l’histoire aux Français.

Alain Decaux