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Juliette Benzoni par Juliette Benzoni

En préface  de certaines éditions de «Belle Catherine » ou« Marianne – Jason des Quatre Mers »

J’ai failli naître sous la Tour Eiffel, ma mère ayant tout juste eu le temps avant l’événement de quitter le Champ-de-Mars pour regagner l’avenue de la Bourdonnais où mes parents habitaient alors, mais c’est à St Germain des Prés que s’est passée toute mon enfance, dans la maison où vécurent Mérimée, Corot et Ampère, en face de celle où mourut Oscar Wilde. Le Fantôme de Canterville et la Vénus d’Ille sont pour moi des amis de jeunesse, mais j’ai toujours préféré les énormes chahuts des étudiants des Beaux Arts qui envahissaient la rue en moyenne une fois par jour.

Nos voisins s’appelaient Dunoyer de Segonzac, Louis Jouvet, le maréchal Lyautey, la marquise de Lafayette et les Duncan, une étonnante tribu hippie avant la lettre qui adoptait les modes Peaux Rouges dans l’espoir de retrouver la pureté grecque.

Quant à ma famille, elle se composait normalement de mon père, un industriel, ma mère, bridgeuse acharnée, ma jeune sœur, sans qualification précise, et mon grand père, redoutable septuagénaire à la moustache fleurant la pipe et le cognac. C’était un vieux mécréant nourri au lait de Jaurès et qui avait, dans ses jeunes années, humé avec délices la poudre des canons de la Commune.

A cause de cela, il était plutôt mal vu dans la famille, et, aussi, parce qu’il entretenait sournoisement une « créature ». Laquelle gourgandine avait d’ailleurs le mauvais goût de se prénommer « Juliette »! Le souvenir que je garde de mon grand-père est un souvenir de chapeau melon. Il ne le quittait pratiquement jamais et je crois bien qu’on l’a enterré avec.

J’avais aussi une grand mère maternelle, habituellement cantonnée à Reims, cité royale d’où elle sortait le moins possible. Elle n’en sortit même plus du tout et renonça finalement à toute visite dans la capitale car un matin de juin, se rendant à la messe de 6 heures à St Germain des Prés, elle rencontra, rue Bonaparte, un individu peint en vert,

chaudement vêtu d’une timbale attachée à la taille par une ficelle et d’une paire de paillons à champagne en guise de pantoufles, rentrant tant bien que mal du bal des Quat-z’Arts, point culminant des études aux Beaux Arts et grande soirée artistique, annuelle et très déshabillée, des futurs peintres, sculpteurs et architectes français. Ma grand-mère avait alors bouclé sa valise et disparu définitivement de l’horizon parisien.

Le choix de mes établissements, scolaires marqua, chez mes parents, une double et contradictoire tendance à un snobisme invétéré uni à une tentative de démocratie parfaitement hypocrite. On me mit d’abord au « cours » élégant des demoiselles Désir, institut des plus collet monté, malgré son patronyme surprenant, et fréquenté par les jeunes sœurs de la comtesse de Paris. Malheureusement, le cour nommé Désir ne me réussit pas. Habituée à dévorer tout ce qui me tombait sous la main dans la bibliothèque familiale, j’avais lu, à neuf ans, Notre-Dame de Paris , et m’en étais vantée en toute innocence. Fût-ce à cause des gambades d’Esméralda ou des machinations libidineuses de Claude Frollo, toujours est-il que l’événement causa un aussi gros scandale que si je m’étais déclarée abonnée à la Vie Parisienne. On me retira donc de cette institution pour m’introduire au lycée Fénelon dans des classes bondées comme le métro à six heures du soir (c’était le début de l’enseignement gratuit). J’y fis ce que je pus, c’est à dire pas grand chose.

Fort heureusement , le retentissant procès en Cour d’Assise d’une ancienne élève du Lycée (l’affaire Violette Nozière) donna si fort à penser à ma famille qu’elle me parachuta toute affaire cessante dans une maison plus calme et tout de même mieux fréquentée, l’aristocratique collège d’Hulst, rue de Varennes, où je devais rester jusqu’à ce que baccalauréat s’en suive. J’y pris l’horreur des maths, la passion de l’Histoire et des Lettres, le goût de l’amitié et un léger penchant pour la politique grâce auquel, dans les années 1936-1937, je me retrouvais plusieurs fois au commissariat de police du quartier pour lacération d’affiches sur la voie publique.

De là, je passais à l’institut catholique où j’entamais nonchalamment une licence. La guerre vint mettre un terme à ma Dolce Vita personnelle. Mon père en mourut. Quant à moi, après un passage météorique comme auxiliaire à la Préfecture de la Seine où je fis connaissance de la magnifique bibliothèque cachée sous les toits de l’hôtel de ville, je me retrouvais mariée à un médecin de Dijon, le docteur Maurice Gallois, enfouie jusqu’au cou dans la bonne société bourguignonne et bientôt mère de deux enfants.

Tandis que mon époux partageait son temps entre ses malades et les différents maquis de la région pour effectuer des missions n’ayant avec la médecine que d’assez lointains rapports, je passais des heures dans les bibliothèques, étudiant l’histoire de la Bourgogne au Moyen-Âge. C’est au cours de ces études que je découvris la légende de l’Ordre de la Toison d’Or qui devait , plus tard, donner naissance à la série des Catherine

Quelques années après la libération, je perdis mon mari disparu en quelques minutes d’une crise d’angine de poitrine. J’avais trente ans et il me fallait envisager de travailler si je voulais pouvoir élever mes enfants comme je le souhaitais et conserver un certain niveau de vie. 

Mais dans une ville de province, passer du statut de femme dite « du monde » à celui de travailleur salarié est un exploit difficile et plutôt mal vu. Mon mari avait de la famille au Maroc. Je m’y rendis et entrais à la rédaction publicitaire d’un poste de radio : Radio-Internationale.

Ce n’est pas une situation extraordinaire. Le Maroc, d’ailleurs, vivait les derniers jours du protectorat et il était difficile de s’y créer une situation stable. Mais j’y fis la connaissance d’un officier, le Capitaine Benzoni, et l’épousais quelques semaines avant son départ pour l’Indochine où il devait rejoindre, à Hué, le 6ème Régiment de Spahis Marocains.

Mais , à cause de l’incertitude des lendemains marocains, mon mari souhaitait me voir demeurer à Paris, auprès de ma famille, tandis qu’il s’éloignerait. C’est alors que je me lançais dans le journalisme. Depuis toujours, j’avais été fascinée par ce métier, et, à quinze ans, j’avais émis le désir de m’y consacrer, mais mon père m’avait découragée alléguant une foule de prétextes mais évitant prudemment le seul réel : le journalisme était mal porté chez les jeunes filles, à une certaine époque et dans un certain milieu.

Je travaillais simultanément pour l‘Histoire nous tous, pour le Journal du Dimanche, qui était le septième jour de France Soir, et pour Confidences où j’écrivais de nombreux articles historiques (je les écris toujours d’ailleurs, ce sont d’ailleurs, les Confidences de l’Histoire) j’y ajoutais , par le suite, un Courrier de l’Histoire qui me valut de bons moments et d’autres moins bons. Qui dira jamais la grande détresse de l’historien aux prises avec une meute avide de connaître ses ancêtres. Mon courrier débordait, et déborde toujours, de lettres de ce type. 

 « Je m’appelle Bidule mais une vielle tante m’a dit que l’un de mes ancêtres qui était noble a supprimé (ou vendu, ou cédé ou bazardé n’importe comment…) la particule et le titre à la révolution. Pouvez vous m’aider à les retrouver ?… » 

Ah cette révolution, avec ses émigrés, ses cachettes, sa clandestinité ! Elle est le grand recours d’une foule de républicains bon teint auxquels elle permet de rêver qu’ils ont eu des ancêtres « nés » dans les talons rouges foulaient hardiment les parquets de Versailles. Quant à moi, je dois faire face quotidiennement à la foule assoiffée d’honneurs enfuis et de châteaux écroulés.

Pendant que je faisais mes premières armes dans le journalisme de salon (je fréquentais beaucoup d’artistes, les écrivains et les vedettes de cinéma) et dans la petite Histoire, celle de la France tournait mal en Extrême-Orient et l’Indochine me rendait mon mari en fort mauvais état mais ayant tout de même échappé de justesse au piège de Dien-Bien-Phu. Il fallut un an pour lui rendre la santé, après quoi il put réintégrer le Ministère des Armées comme Ingénieur d’armement. En même temps, il se lançait dans la politique local au service du général de Gaulle. Ce n’était pas une nouveauté : depuis qu’il avait rejoint, à Londres, les F.F.L puis plus tard, au Tchad, la 2e D.B. il était un fidèle du Général. Président de nombreuses sociétés, il est actuellement maire adjoint de notre ville de Saint-Mandé.

Quant à moi, une grande émission télévisée me fit mieux connaitre et décida un éditeur, le mien, à me donner un roman historique. Ce fut : Il suffit d’un amour… le premier de la série Catherine. Depuis, je n’ai pas cessé d’en écrire et c’est je pense, une maladie qui ne me quittera pas de si tôt. (pour voir une archive sur cette émission TV, c’est ICI )

Ce que j’appellerais « l’aventure Catherine » a commencé d’une drôle de façon. Je sortais tout juste des projecteurs de la Télévision Italienne et je commençais mes séries d’article historique, lorsque je fus convoquée, un beau matin, par le Secrétaire Général de l’Agence de presse OPERA MUNDI, Gérald Gauthier, au siège social de la dite agence.

Introduite dans l’immense salle de conférences qui avait été jadis la salle de bal d’un hôtel particulier ducal, j’ai été confrontée avec un monsieur jeune et dynamique qui après les compliments d’usage, m’a demandé si je n’aurais pas, dans un coin, une bonne idée de roman historique. Me souvenant de mes lectures bourguignonnes, j’ai dit qu’effectivement j’avais ça dans mes fonts de tiroir.. et j’ai vu mon interlocuteur quitter alors son siège et disparaître en courant comme s’il était poursuivi.

Pensant que la séance était terminée, j’allais, un peu déçue, prendre le même chemin plus calmement quand je l’ai vu revenir, titubant sous le poids d’une demi-douzaine de gigantesques in-folio noirs. Derrière lui, une secrétaire essoufflée en véhiculait trois autres. Le tout a atterri tant bien que mal sur une grande table.

- Vous voyez ça ? m’a dit Gérald Gauthier dans un grand geste dramatique, ce sont les « press-books » d’Angélique . Je vous en promets autant, même gloire et même succès. Et maintenant au travail !

En rentrant chez moi, je n’étais pas tellement convaincue. Je pensais que ce Gauthier-là avait dû voir le jour quelque part du côté de Marseille et que j’avais certainement bien moins de chances qu’il ne le prétendait d’atteindre à la gloire internationale. Néanmoins, comme j’avais envie d’écrire cette histoire, je visais la chose avec une attention féroce. Je devais lui soumettre ma « ponte » tous les deux jours et il ne laissait même pas passer une virgule mal placée.

J’en étais à peu prés au tiers du roman et je rêvais d’un séjour au bagne pour me reposer quand le dit 

Gauthier me téléphona. Avec un admirable sang froid, il m’annonça, comme si c’eût été la chose du monde la plus naturelle, que France Soir achetait ce roman encore embryonnaire.. et que j’avais deux mois pour en arriver au mot « fin ». J’ai eu quelque peine à réaliser… mais c’est alors seulement que j’ai compris ce que signifiait, pour Gérald Gauthier, le mot « travailler ». Je suis sortie de l’épreuve exténuée, vidée, lessivée, imbibée de café jusqu’à la moelle et fumée comme un jambon de Bayonne à force de cigarettes. mais le roman était fini (les deux premiers tomes tout au moins), France Soir le lançait et dix éditeurs étrangers l’avaient déjà acheté. Nous avions gagné la partie.

 

Depuis, le succès a été grandissant. Catherine compte 5 tomes (et à la demande générale des éditeurs, j’en entame le sixième). Marianne en compte trois et le quatrième est en route, les éditeurs se montent presque aux deux douzaines et les lecteurs se comptent par millions. Personnellement, je n’arrive pas à comprendre comment la vie d’une bourgeoise de Paris du XVème siècle peut passionner au même degré qu’une fermière du Wyoming, un Turc de Cappadoce, un pêcheur islandais, des foules moldo-valaques, serbo-croates, slovènes ou israéliennes au même titre que plusieurs millions de français, mais le fait est qu’elle les passionne et qu’ils en redemandent. Quant à moi, je commence seulement à comprendre que j’ai atteint le succès et que les prédictions farfelues de l’homme aux in-folio noirs n’étaient pas des galéjades.

Ma vie présente n’a rien de tumultueux, je suis une femme paisible, mais je cultive toujours la double passion du passé et des voyages qui, l’un poussant l’autre, me font faire des centaines et même des milliers de kilomètres, afin de visiter les ruines d’un château ou de fouiller les archives d’une préfecture. Je crois aux fantôme et je crois aussi que les vieilles pierres conservent quelques émanations des âmes qui les ont habitées. Ainsi, il ne m’est pas possible de construire un livre, ni d’en rendre l’atmosphère si je n’ai respiré l’air des différents sites de l’action, observé le paysage, le visage des habitants et la couleurs du ciel.

Je voyage donc beaucoup, mais, le reste du temps, je vis dans une charmante vieille maison Napoléon III, l’un des derniers petits hôtels particuliers de cette époque s’élevant encore dans la périphérie immédiate de Paris. J’y cultive des roses et j’y vis tranquillement au milieu de livres innombrables et d’une famille qui me tient à cœur. Je fais de la peinture, de la tapisserie, de la cuisine aussi, comme toute Française qui se respecte. Mes grandes réussites sont la poule au pot, chère au roi Henri IV, les cailles aux raisins, le brochet au beurre blanc, le gigot au fromage, les quenelles de saumon… et le beefsteak aux frites !

Quant à mes vacances, je les passe en Corse, pays d’origine de mon mari, à faire du bateau, de la natation et à bouquiner éperdument au soleil les romans policiers que je n’ai pas eu le temps de lire en hiver…

 

En fait, je suis une femme sans histoire qui a définitivement choisi celle des autres !

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